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  Chroniques Louanges - 1999 imprimer la page
 

Toujours cette agaçante et fascinante désinvolture chez Stephan Eicher! Agaçante parce qu'il a raison : cet album est digne de louanges, fascinante parce que c'est une étrange alchimie de violence contenue, d'indicible tendresse et de fêlures lumineuses, terriblement gaies. Le tout est redoutablement attachant.

Ca commence mezzo voce par un sourd grondement qui annonce l'orage des reproches ("Ce peu d'amour...") ressassés et tus pendant longtemps, puis viennent les parfums soufrés de "Hell's Kitchen", mets de choix style feu sous la glace, concocté dans le chaudron brûlant du sorcier Eicher. En entendant les premières notes légères comme gouttes d'eau, de "Démon", on se dit que la sérénité est de retour...erreur! Ce calme n'est qu'une illusion, dévoilée par un refrain qui bat comme un sabbat. Ne pas se fier non plus à la douceur ambiguë de "sans vouloir te commander", duo-duel à guitare mouchetée comme un fleuret avec la blonde Astrid Williamson. L'invitation est pressante, exigeante, impérative sous la rondeur enveloppante de la mélodie charmeuse.

Si impérative est cette invitation qu'elle ne manque pas d'atteindre son but : "Si douces" arrive, lovée dans l'indécente et envoûtante sensualité des mots de Djian, dans le glissement furtif des cordes de guitare, dans cette voix si singulière. A sentir à même la peau comme un parfum!

"Louanges" débarque sans crier gare, tourbillon désenchanté aux accents helvetico-hispaniques! C'est pas "la fin du monde", mais ça vient ! Une drôle de fin du monde ("on ne peut pas toujours mourir à 30 ans et en rester là"), qui donne envie de danser comme aux fest-noz, à cause de cette curieuse façon qu'a Stephan de chanter gaiement une certaine gravité.

"Le même nez" reprend sur une rythmique tout aussi enlevée l'éternel thème de "telle mère, telle fille", avec une bizarre tendresse un peu déchirée sur laquelle plane l'ombre de Djian.

Que dire du moment apparemment tranquille et presque fragile qui suit, en écoutant "Clear my throat"? Il suffit d'écouter, de lâcher prise et c'est tout. Laisser la vague Eicher venir lécher le sable de l'âme.

Et sur ce sable-là, au couchant, accéder à cette requête : "venez danser..." Rien que la brise celte qui bouleverse les sens, les vêtements éclaboussés d'océan salvateur, la saveur douce-amère d'un "Campari-Soda"... Se laisser chavirer par cette voix qui emporte si loin, si haut, qu'on en arrive à entendre "Going Home" comme un écho d'adieu venu du fond de l'être, une indispensable séparation pour éviter "ce peu d'amour" que le ressac laisse au matin sur le rivage, pour éloigner le démon et retrouver un beau soir, celui aux allures de grand félin qu'on croyait disparu, pour pouvoir, à nouveau, se laisser emporter par ses harmonies métissées dans l'espace et le temps, dans ses danses si douces, jusqu'à la fin du monde...

Le souffle de Xavier Descarpentries fait des merveilles, Manu Katche et Carlo Nuccio ont la frappe précise et dense et Achim Meier épouse aisément, comme toujours, les humeurs nuancées du moment, tout comme Violon, féminin et étonnant reflet de Stephan à qui elle offre sa voix au timbre cuivré. Les nouveaux venus ne sont pas en reste, avec notamment René Komen à la basse, Ronan le Bars aux Uillean Pipes qui apporte avec lui la respiration du vent d'Armor et le guitariste Bill Dillon, justement apprécié outre-Atlantique par Robbie Robertson, Daniel Lanois ou Joni Mitchell, entre autres, et qui a ce don subtil d'éveiller les cordes à des harmonies d'une belle délicatesse, des stridences déchirées ou des riffs étonnants, c'est selon.

Alors," Sans vouloir te commander", écoute "Louanges" (le seul album d'Eicher produit par Malcolm Burn) "tu viendras en redemander"...

  MHB - Juin 2004

La voix… la voix que j’aime tant disait : « Venez danser une dernière fois ! » et moi, je ne comprenais pas pourquoi une dernière fois. Je ne reconnaissais plus l’artiste que je préférais. Il était devenu un étranger. Alors je ne savais plus ni où, ni comment… Il disait pourtant, il disait dans sa chanson… mais c’était les mots de P. Djian… qu’il avait choisis cependant, car c’était ainsi que leur duo fonctionnait. Je le savais !
Je découvrais que l’équipe si soudée que j’avais connue autour de Stephan Eicher n’existait plus. Il restait seulement le fidèle Achim Meier et toujours les photos de Thierry Rajic. Qui étaient donc tous les autres ? …
Il y avait aussi ce « Going home » brutal, le tableau d’un boxeur au tapis, auquel il se comparait quand il sortait de scène. Et là, de nouveau, ses mots à lui, ses mots si amers, déjà reconnus depuis longtemps dans les chansons plus anciennes, me touchaient autant qu’ils m’effrayaient…
Il se plaignait encore, par la plume de P.Djian pour le français, de « Ce peu d’amour ». Avait-il donc un si grand besoin d’amour ? N’en recevait-il pas assez, lui si entouré, si choyé, si adulé ? Ne chantait-il pas : « La Dame de cœur ne reste pas, elle a payé ce qui est dû… » N’était-ce pas ce qu’il souhaitait ? Mais que voulait-il de plus ? C’était bien lui qui s’enfuyait à la fin des concerts et non les gens qui l’aimaient.
Etrangement, si l’on exceptait la reprise de « Hell’s kitchen »… et toujours les mots tourmentés de Stephan que j’appréciais pourtant, depuis longtemps déjà dans cette chanson, ce disque était celui de la douceur : « Sans vouloir te commander – Si douces – et même Démon ». Et puis « Clear my throat », ma préférée (avec « Campari Soda en Bernois ») où il peignait les gestes banals de l’homme qu’il était dans son quotidien, de l’homme à la croisée des chemins s’interrogeant sur la direction à prendre.
Restait encore « Louanges » créée à Carcassonne et que je n’aimais plus parce que gâchée par des gens trop bruyants lors d’un dernier concert. Enfin « Le même nez » incompréhensible dans la bouche de Stephan Eicher.

Comment le disque de la « Fin du monde » et de la douleur pouvait-il contenir autant de douceur ? Mes sens étaient bouleversés ! J’étais comme un robot incontrôlé dont les circuits en panne auraient désorganisé les commandes.

Il était pourtant si beau ce boîtier du CD ! Si intelligent ! Cette main tendue… mais vers quoi ? Si l’on ouvrait le boîtier, vers une sirène… si l’on ouvrait le livret, vers une guitare. La sirène de Stephan Eicher serait-elle une guitare ?

J’attendais des Louanges
J’ai reçu des loups anges
Un marteau pour enfoncer un clou
Une faucille venue faucher Hemmige
J’ai voulu danser sur ce lac de douceur
Il cachait tout au fond un courant de douleur.

Partager Berni - Juin 2004

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