Toujours
cette agaçante et fascinante désinvolture
chez Stephan Eicher! Agaçante parce
qu'il a raison : cet album est digne de louanges,
fascinante parce que c'est une étrange
alchimie de violence contenue, d'indicible
tendresse et de fêlures lumineuses,
terriblement gaies. Le tout est redoutablement
attachant.
Ca
commence mezzo voce par un sourd grondement
qui annonce l'orage des reproches ("Ce
peu d'amour...") ressassés et
tus pendant longtemps, puis viennent les parfums
soufrés de "Hell's Kitchen",
mets de choix style feu sous la glace, concocté
dans le chaudron brûlant du sorcier
Eicher. En entendant les premières
notes légères comme gouttes
d'eau, de "Démon", on se
dit que la sérénité est
de retour...erreur! Ce calme n'est qu'une
illusion, dévoilée par un refrain
qui bat comme un sabbat. Ne pas se fier non
plus à la douceur ambiguë de "sans
vouloir te commander", duo-duel à
guitare mouchetée comme un fleuret
avec la blonde Astrid Williamson. L'invitation
est pressante, exigeante, impérative
sous la rondeur enveloppante de la mélodie
charmeuse.
Si
impérative est cette invitation qu'elle
ne manque pas d'atteindre son but : "Si
douces" arrive, lovée dans l'indécente
et envoûtante sensualité des
mots de Djian, dans le glissement furtif des
cordes de guitare, dans cette voix si singulière.
A sentir à même la peau comme
un parfum!
"Louanges"
débarque sans crier gare, tourbillon
désenchanté aux accents helvetico-hispaniques!
C'est pas "la fin du monde", mais
ça vient ! Une drôle de fin du
monde ("on ne peut pas toujours mourir
à 30 ans et en rester là"),
qui donne envie de danser comme aux fest-noz,
à cause de cette curieuse façon
qu'a Stephan de chanter gaiement une certaine
gravité.
"Le
même nez" reprend sur une rythmique
tout aussi enlevée l'éternel
thème de "telle mère, telle
fille", avec une bizarre tendresse un
peu déchirée sur laquelle plane
l'ombre de Djian.
Que
dire du moment apparemment tranquille et presque
fragile qui suit, en écoutant "Clear
my throat"? Il suffit d'écouter,
de lâcher prise et c'est tout. Laisser
la vague Eicher venir lécher le sable
de l'âme.
Et
sur ce sable-là, au couchant, accéder
à cette requête : "venez
danser..." Rien que la brise celte qui
bouleverse les sens, les vêtements éclaboussés
d'océan salvateur, la saveur douce-amère
d'un "Campari-Soda"... Se laisser
chavirer par cette voix qui emporte si loin,
si haut, qu'on en arrive à entendre
"Going Home" comme un écho
d'adieu venu du fond de l'être, une
indispensable séparation pour éviter
"ce peu d'amour" que le ressac laisse
au matin sur le rivage, pour éloigner
le démon et retrouver un beau soir,
celui aux allures de grand félin qu'on
croyait disparu, pour pouvoir, à nouveau,
se laisser emporter par ses harmonies métissées
dans l'espace et le temps, dans ses danses
si douces, jusqu'à la fin du monde...
Le
souffle de Xavier Descarpentries fait des
merveilles, Manu Katche et Carlo Nuccio ont
la frappe précise et dense et Achim
Meier épouse aisément, comme
toujours, les humeurs nuancées du moment,
tout comme Violon, féminin et étonnant
reflet de Stephan à qui elle offre
sa voix au timbre cuivré. Les nouveaux
venus ne sont pas en reste, avec notamment
René Komen à la basse, Ronan
le Bars aux Uillean Pipes qui apporte avec
lui la respiration du vent d'Armor et le guitariste
Bill Dillon, justement apprécié
outre-Atlantique par Robbie Robertson, Daniel
Lanois ou Joni Mitchell, entre autres, et
qui a ce don subtil d'éveiller les
cordes à des harmonies d'une belle
délicatesse, des stridences déchirées
ou des riffs étonnants, c'est selon.
Alors,"
Sans vouloir te commander", écoute
"Louanges" (le seul album d'Eicher
produit par Malcolm Burn) "tu viendras
en redemander"...