Pour
autant que je me souvienne, il devait être environ
20H. Il pleuvait sur Aix-les-Bains et sur l'affiche
placardée devant le centre des Congrès,
annonçant le passage de Stephan Eicher le soir
même, dans cette salle à bord de son
"Taxi Europa".
J'étais là un peu grâce au hasard,
je lui dois bien de raconter cette soirée.
Vers
20h donc, le public commence à entrer, encadré
de vigiles qui me confisquent le bouchon de ma bouteille
d'eau et me confient devant mon air ébahi que
ça peut servir de dangereux projectile! Je
n'y avais pas pensé jusqu'à présent,
mais je n'oublierai pas …
Une
fois la sécurité assurée, on
me laisse entrer, ma bouteille pleine sans bouchon
et moi, dans la salle en forme d’amphi (1500
places), déjà investie par un public
hétéroclite de fans et de curieux, d'âges
divers, d’horizons différents.
Sur scène, les techniciens s’affairent,
les câbles se faufilent entre les instruments
qui attendent : c’est le moment excitant où
tout est à espérer.
Une
demie heure plus tard, les techniciens disparaissent,
un écran géant apparaît derrière
la scène où défilent des visages,
des éclairages souterrains, et une voix off
annonce sur fond de "Oh Ironie"qu'on "demande
cinq musiciens pour un concert".
Stephan arrive alors
en chair et en os, accompagné de ses musiciens,
Max Gazzé, chanteur bien connu du public italien
et bassiste amical et talentueux d'Eicher sur cette
tournée, Toby Dammit, le batteur de l'ombre,
Fabrizzio Fourgeaud, guitariste rock jusqu'au bout
des ongles et Achim Meier, qui est aux commandes des
claviers eicheriens depuis maintenant plus de dix
ans. "On nous a donné " démarre
sur les chapeaux de roues, suivi de "Mon ami",
rock énergique servi par la voix bien placée
d'un Stephan vibrant d'énergie concentrée,
qui ne donne pas l'impression d'être obligé
de prouver quoi que ce soit mais qu'on sent jubiler
à la perspective de jouer, séduire et
conquérir.
Images de surf et de
liberté pour une reprise de "Vento d'estate",
de Max Gazzé. Quelques fans sont déjà
debout autour de la scène, parfois accoudés,
parfois visages et bras tendus vers elle, papillons
éblouis par les phares de ce taxi Europa, déjà
pris dans le tourbillon de musique (son impeccable
durant tout le concert!) et de lumières, signées
Tony Weber.
Pêle-mêle,
toutes époques entrelacées, les fonds
s'enchaînent, roses, sirènes, souliers,
chambres d'hôtels, autoroutes muées en
fleuves, pendules (made in Switzerland ? ;-), boules
disco et stromboscopes…
Ils changent au rythme des chansons, "Ni remords
ni regrets", "Rien n'est si bon", "Venez
danser", "Avec toi" (et flashes et
son déchaînés), "Rivière",
"Cendrillon après minuit", "Déjeuner
en paix", "Pas d'ami", "Hemmige"….
Il
avait prévenu : "Attachez vos ceintures!"….ce
n'étaient pas de vains mots!
Au fil de courts sketches avec Max Gazzé ou
Achim Meier (drôlatique mais authentique virtuose
sur Hemmige) ou d'un joli "Silence" acoustique
légèrement revu, entre un duo enchanteur
avec Max pour "Cenerentola a mezzanotte"
et des medleys détonants mêlant habilement
tubes et morceaux récents tels "Eisbaer",
"Kreis 5", "Les Filles du Limmatquai",
"Joe le Taxi" (stupéfiante reprise
de la chanson de Vanessa Paradis sur les mots d'Etienne
Roda Gil) ), "Final Countdown" du groupe
Europe, ce sont "1000 vies" qui défilent
pied au plancher durant plus de deux heures, ponctuées
de nombreuses haltes pour discuter avec le public,
l'apostropher, l'émouvoir, le faire rire, danser,
réagir…..
Sur
l'écran, des tableaux de la Bérézina
semble-t-il, font cortège à "Gute
Nacht", un lied de F. Schubert, un kaléidoscope
de visages au début de "tant et tant",
la ténébreuse voix de Johnny Cash à
qui la chanson est dédiée… Impossible
de tout raconter.
Les applaudissements
crépitent comme des étincelles devant
ce feu d'artifice qu'est le spectacle de Taxi Europa
Tour qui éclabousse tous les participants d'un
bonheur visiblement partagé.
Certains esprits chagrins diront qu'il part dans tous
les sens. Et pourquoi pas? Si le souffle du plaisir
attise les flammes mouvantes d'un concert époustouflant
de brio, si chacun trouve la chaleur sous la brûlure,
"rien n'est si bon, de toute façon",
"Es ist alles"!
Eicher
a fait très fort, à tous les sens du
terme, et la "E*" revient chanter pour un
dernier rappel, serviette sur la nuque, accompagné
de ses complices et d'un petit nouveau à la
guitare, Christian Martin. Il achève avec eux
ce concert-dynamite, les saluant et les applaudissant,
faisant de même avec le public qui le lui rend
au centuple et avec l'équipe de Taxi Europa
dont les visages défilent sur l'écran
au générique de fin.
Puis
vient le moment tant attendu et tant redouté
de la déchirure et de la communion, des regards
heureux et épuisés, des gestes de don
et d'abandon… La flamme allumée par Stephan
Eicher n'est pas près de s'éteindre,
ni dans les yeux, ni dans le cœur, ni dans les
souvenirs de ceux qui étaient présents
ce soir là.
Dehors, la lourde pluie,
si sombre et si dure, s'est calmée et on se
rend compte alors qu'il y a des moments où
c'est mieux de ne pas toucher ce silence, si particulier,
celui des après concerts de Stephan Eicher.
Marie-Hélène BEAUFILS
Décembre 2003
©
Whatever