En
cette fin de journée chaude et
un peu étouffante, le reflet du
KKL illuminé où Stephan
Eicher doit donner le premier concert
le soir même pour l'ouverture de
la saison 2006 du BlueBalls Festival,
scintille doucement sur l'eau du lac des
Quatre Cantons dans lequel Lucerne se
trempe les pieds.
Dans
l'après midi, nous sommes montés
à Engelberg pour profiter de la
fraîcheur de l’altitude. Ce
fut aussi l'occasion pour l'une d'entre
nous, de découvrir, pour une sorte
de pèlerinage, ce qu'elle ne connaissait
qu'au travers de courts extraits video,
de photos et de ce qu’on lui avait
raconté. Aurait-il mieux valu ne
pas toucher au rêve?
Pour les autres, dont moi, il s’agissait
davantage de revoir ce village où
tout a paru inchangé, excepté
l'Hôtel Hess remplacé par
le « Hess Park » à
l’architecture de bon standing,
banale et commune.
Il y manque juste désormais ce
léger souffle d'âme qu'on
y sentait planer, avant.
Des musiciens, instruments et valises
à la mains commençaient
à s'installer devant le "lotissement"
Hess où un concert était
prévu le soir même. Mais
on ne plaisantait qu'à moitié
quand on s'inquiétait de devoir
rester en gare jusqu'au soir car l’orage
commençait à gronder et
se contenter de ce concert là au
lieu de l'autre, à quelques kms
de là, ne nous enchantait pas du
tout.
Nos
craintes sont cependant tombées
puisqu'à 20h00 précises,
nous sommes arrivées au KKL, grand
bâtiment contemporain entièrement
vitré, sur 5 niveaux, tout droit
sorti de l’imagination de Jean Nouvel,
où un jeune homme à l'accueil
s’est empressé de nous faire
un éventail d’un programme,
pour nous offrir, en vain, un peu d’air.
A
20h15, nous entrons dans la Konzertsaal
(1800 places sur 4 niveaux) agréablement
climatisée, toute parquetée
et comme tendue de toile claire, sièges
en bois dans des tons rouge/orange, scène
éclairée de bleu avec au
fond, le logo du Blueballs et au plafond,
de petites lumières, comme des
étoiles: Le public est à
l'heure (20h30), sauf 2 ou 3 retardataires,
très mélangé, tant
par l'âge que par les tenues.
A
20h45, la foule commence à s'agiter,
on siffle ici, on applaudit là
et celui que je suppose être l'organisateur
du festival (je ne parle pas un traître
mot de suisse-allemand!) vient nous annoncer
l'arrivée de ….Stephan Eicher!
Chemise
et pantalon noirs, très élégant
et aminci, ce dernier entre en scène,
sous une belle ovation du public et commence
avec une nouvelle chanson aux accents
dylaniens (l'harmonica peut-être…),
co-écrite avec Martin Suter, le
célèbre écrivain
suisse allemand : "I weiss nid, was
es isch". Elle me séduit d'emblée,
ainsi que le public et, petite parenthèse,
devrait figurer sur le prochain album
à sortir seulement en 2007, afin
que le résultat corresponde vraiment
à ce que cherche Stephan et non
à un simple produit marketing.
Fin de la parenthèse.
Suivent
"Pas d'ami comme toi," (ambiance
caribéenne grâce au talent
de Martin Wenk, du groupe Calexico) puis
"Manteau de gloire" devant un
public attentif et un peu trop sage à
mon goût, puisque personne ne se
lèvera (sauf pour applaudir à
la fin concert et aux rappels) pour danser,
même pas sur Hemmige, que Stephan
avait pourtant placée en 4ème
position dans la setlist, peut-être
pour lever les "inhibitions",
justement.
"I
tell this night" aux arrangements
délicats, incrustée de qques
notes de "Tu ne me dois rien",
précède "Combien de
temps" dont quelques paroles échappent
à Eicher qui s'en tire avec une
pirouette en reprenant quelques mesures
de "I weiss nid was es isch"
(ce qui signifie pour nous, approximativement,
"je ne sais pas ce que c'est")
.
Pause
piano bar pour Stephan et ses 3 musiciens
(Messieurs Reyn au piano notamment, Martin
Wenk à la trompette en particulier
et Toby Dammit à la batterie et
aux percus) : du haut de son tout nouveau
et tout beau tabouret tournant, Stephan
demande à Reyn de trouver, toujours
sur "Combien de temps", une
version adaptée au moment et il
s'exécute : version classique grave,
douce berçeuse, version piano bar
soft et version "pianiste éméché
et trébuchant", etc.... Stephan
nous demande si ça nous plaît.
Rires dans la salle.
Un
petit morceau de "Ce soir je bois"
à la guitare (ce n'est pas si fréquent)
introduit "Charlie" une nouvelle
chanson très bluesy, puis "La
chanson Bleue", toujours dans le
même ton, et enfin "La goualante
du pauvre Jean", ambiance cabaret
années 30, impeccable à
part un léger dérapage sur
la prononciation des "verrous"
.
Le
temps s'est arrêté sur "Rivière"
mais le spectacle se poursuit, sous des
éclairages lumineux ou tamisés
et cependant invariablement superbes,
avec Helpless et ses arrangements dépouillés
et magnifiques, son thème lancinant
où la voix de Stephan sonne, poignante
et douloureusement seule, servie par un
son parfait et inspiré (l'acoustique
de la salle me paraît bonne et J.M.
Ballu officie à la console).
Le
"Campari Soda" rouille et brouille
la voix du commandant de bord et chipe
deux ou trois mesures à «
Kreep » de Radiohead avant que Stephan
ne nous offre brillamment "On nous
a donné", "ce peu d’amour"
(transition assurée par le pont
musical de uillean pipe de Ronan Le Bars)
et "Déjeuner en paix"
version douce que tout le monde ou presque
connaît désormais.
Le
concert est fini, on attend les rappels,
au moins un. La salle est débout,
applaudit, crie et Stephan revient demandant
ce qu'on veut (je crois). Quelqu'un au
balcon crie "Hinter der Bergen".
"C'est trop vieux" répond
le chanteur en riant, et il nous gratifie
d'une sorte de medley expérimental
avec "Les filles du Limmatquai"
et le refrain de "Taxi Europa".
Sur
la première, en effet, il avait
demandé à ce qu'on ne marque
pas le rythme en frappant dans les mains
à cause du loop qu’il était
en train d'enregistrer, précisant
qu’à son signal, on pourrait
à nouveau frapper dans les mains,
son qu’il enregistrerait aussi en
loop expérimental. Ca n'a pas fonctionné
très bien (problème de rythme,
je crois), mais on s'est amusés
et Stephan s'est arrêté pour
reprendre ensuite le refrain tout seul
("je veux l'amour toujours").
On continue et la chanson me semble à
la fois familière et étrange
et pour cause : c'est une adaptation en
suisse allemand du "Déserteur
" de Boris Vian.
Emportée
par mon élan, j'entendrai même
un peu de Joe Dassin dans "Rosmarie
und I" (de Rumpelstilz)!!
Départ
de Stephan, seconde et longue standing
ovation, et, divine surprise, le deuxième
rappel marche : Stephan revient avec ses
musiciens, qui, pour la circonstance,
ont enfilé des blouses blanches
de chercheurs ou de médecins, je
ne sais pas… pour une version extrêmement
enlevée (voire un tantinet déjantée!)
de "Oh Ironie".
Le
public est une nouvelle fois debout pour
applaudir Monsieur Stephan Eicher, qui
arrache un baiser à sa bouche et
le jette vers l'horizon de la salle qui
le reçoit bien, Stephan n'a pas
raté son lancer de bise et la foule
se délite peu à peu, lentement
vers les sorties.
Je
ne peux m'empêcher d'associer les
murs lumineux et immaculés de cette
salle à la page blanche de l'écrivain
qui attend ses premiers mots, à
la toile du peintre prête pour les
premières esquisses.
Stephan y a posé ses nouvelles
chansons, en ébauches, y a ajouté
une touche expérimentale, a testé
les réactions du public (et les
siennes aussi?). Et j'ai étrangement
senti là, comme une sorte de remontée
à une source perdue de vue, de
quoi donner grande envie de découvrir
la rivière musicale à laquelle
elle devrait donner le jour dans quelques
mois.
MHB - Juillet
2006