Ce récit n’est
pas une chronique du concert de Stephan
Eicher à Saint-Germain-en-Laye, le
14 octobre 2005, mais celui de mon concert,
tel que je l’ai vécu.
Tout à commencé
sous un soleil resplendissant d’automne
au Théâtre Alexandre Dumas
où je suis entrée vers 16H30,
attirée par la voix de Johnny Cash
( « Personal Jesus ») que j’entendais
résonner dans la salle où
on préparait la scène pour
le spectacle du soir. Je passais de la lumière
du jour à celle, ténébreuse
et profonde, de l’homme en noir. Le
temps commençait déjà
à ne plus exister.
Après une balade
dans les jardins du château où
je croise Stephan, veste couleur miel, perdu
dans ses pensées, mains croisées
dans le dos comme souvent, cheveux au vent
léger, je reviens, vers 20h.
Ma place est à quelques mètres
de la scène, les organisateurs annoncent
le plasticien Rénald
Zapata qui a relevé le défi
de peindre Stephan en 4 minutes sur la chanson
« Des hauts, des bas ». Pari
superbement gagné, le tableau à
la peinture blanche sur fond noir est saisissant.
Le visage
d’Eicher tourné vers le
ciel a l’expression dense et plurielle
de la chanson.
Cette œuvre d’environs 3m²
est mise aux enchères américaines,
des chapeaux circulent, dans lesquels tombent
les billets de 10 euros jusqu’à
l’adjudication quelques minutes plus
tard. Le fruit de cette vente est destiné
à aider les enfants opérés
du cœur ( « Mécénat
Chirurgie Cardiaque-Enfants du Monde »).
De cœur, Ariane
Moffatt, n’en manque pas, pas
plus que d’humour ou de talent. Cette
chanteuse québécoise de 26
ans, pianiste, batteuse et guitariste, est
déjà bien connue dans son
pays et durant une heure, sa voix au grain
très particulier et bien maîtrisé
prend le public dans son filet. Elle le
harponne définitivement avec une
reprise-hommage, d’abord hésitante
puis de plus en plus personnelle, de «
Déjeuner en paix ». La salle
est sous le charme, un rappel pour une chanson
de sa composition « ligne de mire
» et sous des applaudissements nourris,
elle laisse la scène à Stephan
Eicher.
17 minutes précises
de pause pour que les spectateurs puissent
vaquer à leurs occupations rapidement
et retour à la salle dont la scène
s’éclaire pour livrer passage
à Stephan, jean et T-shirt brun,
barbe et coupe de cheveux à l’
« Anuk » ( film suisse dont
il vient d’achever le récent
tournage).
D'emblée, «
Two people in a room » sonne en acoustique,
magnifiquement, suivi de « Pas d’ami
comme toi » sur le plateau encadré
de trois blocs de spots bleus, où
Stephan, seul en scène, orchestre
ses machines, séquenceurs, pédales,
I-book, alternant guitare acoustique et
électrique.
Le public écoute,
attentif, « Manteau de gloire »,
« Combien de temps », marquant
toujours un temps après chaque accord
final, avant d'applaudir chaleureusement.
Stephan parle peu, concentré,
se détendant au fil des chansons.
« I tell this night », superbement
retravaillé, « La voisine »
qu’il recommence deux fois à
cause d’un accord qui lui manque et
qu’il retrouve par tâtonnements,
commentant l’erreur en souriant :
il avait prévenu qu’il l’avait
faite quelques jours plus tôt au Vauban,
et que ce n’était pas facile.
Vient « On nous a donné »
avec ce désormais fameux loop où
Stephan enregistre sa voix dans le cœur
de sa guitare, en la portant à hauteur
de son visage, comme s’il voulait
en jouer avec les dents. Cet effet revient
tout au long du concert sur « I tell
this night », « Rivière
», « Combien de temps »
et fusionne avec « Ce peu d’amour
» grâce à quelques notes
détournées de « Venez
dansez ».
« La voisine » a l'accent touchant
des petites choses de la vie quotidienne,
si anodines et si vraies.
Le public suit toujours, un peu trop sage
à mon goût, presque recueilli
par moments, en particulier lors de la sublime
interprétation de « My Funny
Valentine », plus charnelle et vibrante
qu'à l'accoutumée. «
Rivière » et Stephan se met
à parler un peu, ressentant sans
doute lui aussi, une certaine retenue dans
la salle :
« On continue comme çà
où vous voulez autre chose ? »
Flottement dans le public….
« On continue comme çà
alors! ». Et il sort d’un petit
harmonica (à la Dylan) les premiers
accents lancinants de « Swim to America
», d’une simplicité riche
de ce « petit supplément d’âme
» qu’on ne perçoit pas
dans le disque (j’ai cru entendre
« Mister President » dans les
paroles, mais ce n’est peut-être
qu'une impression). La prononciation d’Eicher
est presque parfaite y compris dans la difficile
« La goualante du pauvre Jean »
:
« Cette chanson-là, je l'ai
faite il y a quelques jours à Brest,
au Vauban. Et soit je lajoue, soit je la
chante, mais je peux pas faire les deux
»
Il fera les deux, entamant, avant de commencer,
une vérification de la signification
des mots d’argot du texte auprès
du public qui réagit quand même
avec amusement.
«La chanson bleue » précède
un « Hemmige » sur lequel Stephan
(qui a fait "un travail sensationnel"
[sic!]) voulait des bruits qu’on n'entend
qu’ici, à St-Germain-en -Laye,
et il place son tabouret sur le côté
de la scène, prêt à
accueillir le « bruiteur ».
Ce sont alors les gazouillis d’un
vrai bébé qui lui répondent.
Re-sourires et flots de bruits divers qui
reprendront au signal de Stephan, au milieu
de la chanson.
Il quitte la scène,
les applaudissements crépitent pour
un rappel. Le temps qu’on réaccorde
la guitare acoustique, et Stephan revient,
une tasse fumante à la main, demandant
ce qu’on veut maintenant. Des réponses
jaillissent : « Elena Ratti »,
« Tu ne me dois rien », «
In the ghetto ». Ce sera « Tu
ne me dois rien », c’est plus
facile décide-t-il dans un sourire.
Puis, après une douce intro à
l'harmonica, s'élève la voix
de Stephan sur une chanson, encore jamais
entendue dans son répertoire à
ma connaissance :« Helpless »
de « Crosby, Stills, Nash & Young
».
Inévitablement,
en second rappel il fallait quand même
finir par « Déjeuner en paix
» :
« J’ai beaucoup, beaucoup travaillé
sur cette chanson ! ».
Suivra un « Oh ironie », très
enlevé et dansant où le public
se lève enfin et laisse éclater
sa joie, devant Eicher apparemment content
et satisfait de cette fin. En riant, il
pointe le doigt vers le public au moment
de « Energie, qu’on dépense,
que rien ne nous rendra ».
Les « Merci » fusent de partout,
Stephan y répond, l’air étonné
et ravi de cette manifestation démonstrative,
touché par cette vague d’émotion
qui déferle d'un public, resté
si réservé jusqu’alors
. Il s’approche tout au bord de la
scène, remercie, souriant, prend
un bouquet de fleurs qu’une jeune
femme lui tend, signe un ou deux autographes
et sort de scène sur un dernier signe
de la main. C’est fini.
Il aura évoqué
le château de St Germain, son parc,
sa beauté, et si je ne sais pas quel
souvenir il gardera de ces moments, je sais
que moi, je n’oublierai pas ces bijoux
acoustiques qu’on a rarement la chance
d’écouter en live, ces nouveaux
arrangements souvent inattendus, le respect
de ce public poli mais surprenant, ce son
impeccable et l'atmosphère curieuse
dans laquelle tout ce concert a baigné.
Ce soir-là, même
placée dans les premiers rangs, les
bouchons d’oreilles sont restés
dans la poche de mon blouson, les chansons
de Stephan ont trouvé leur chemin
toutes seules, libres et sans entrave.
Marie-Hélène BEAUFILS - 0ctobre
2005
© Whatever