| Renata
Libal :
VOILA QUI RESSEMBLE A UN HOMMAGE A L'EUROPE. VOUS
DONNEZ DANS LE MESSAGE POLITIQUE MAINTENANT?
Stephan Eicher : Dans le message
culturel. Je suis très Européen,
parce que je suis très Suisse: je parle
français, allemand et italien, des langues
parlées ailleurs aussi. La Suisse, c'est
le cœur de l'Europe et peut-être son
âme. Dans tous les cas, c'est le modèle
que l'Europe devrait suivre.
Renata
Libal : VOUS CHANTEZ EN PLUSIEURS LANGUES.
Y A-T-IL UNE VOLONTE DEMONSTRATIVE? UN DESIR DE
RASSEMBLEMENT?
Stephan Eicher : Bien sûr...Mais
ce n'est pas un plan de bataille, une tactique
délibérée. C'est toujours
après coup que l'on voit le sens de ce
que l'on fait.
Renata Libal : VOUS ÊTES
TRES ATTENTIF AUX SONORITES DES LANGUES.
Stephan Eicher : Avec la langue,
on ne peut pas tricher. Ecoutez comme je roule
les "r"... Pour moi, la langue est aujourd'hui
l'expression de l'identité. Chacun peut
se déguiser en Gucci ou en Armani et passer
inaperçu dans un bar, dans une capitale.
Mais quand la personne se met à parler,
on entend les racines. Ce qui nous distingue,
ce n'est plus la religion, pas la politique, c'est
la langue. J'aime jouer avec cela...
Renata Libal : VOTRE LANGUE DE
COEUR?
Stephan Eicher : Quand je ma
parle à moi-même -ce qui arrive rarement
- je crois que je me parle en bernois. C'est ma
vraie langue maternelle, mais je ne l'ai apprise
qu'à 6 ans, quand on m'a tapé dessus
à l'école, sous prétexte
qu'avec mes parents, je parlais un drôle
de dialecte de l'Est.
Renata
Libal : OU AVEZ VOUS RENCONTRE LE FRANCAIS?
Stephan Eicher : A l'école.
Et j'ai raté ma matu parce que mon français
était trop mauvais. Ensuite, je suis tombé
très amoureux d'une fille qui est partie
à Paris faire des études. Je l'ai
suivie, mais elle était déjà
absorbée par la ville et sortait avec un
mec français, en plus. Alors j'ai commencé
à écrire des chansons dans cette
langue - je voulais me venger. Mes chansons se
sont répandues à Paris, de petits
tubes underground qui passaient sur les radios
indépendantes. Et on m'a demandé
de faire des concerts: c'est là que je
suis tombé amoureux de Paris et de sa langue.
Renata Libal : VOUS ETES LE VOYAGEUR
EPRIS DE LIBERTE, CHEVEUX AU VENT. C'EST UNE IMAGE
QUE VOUS SOIGNEZ OU UNE VRAIE QUETE?
Stephan Eicher : Vous savez,
je déteste voyager.
Renata Libal : OH?
Stephan Eicher : Ce qu'il y a
de pire, c'est de faire les valises. Quelle horreur...
Mais voilà: l'air est doux, on ouvre la
fenêtre, on entend le bruit de la rue et
on finit par sortir pour aller voir plus loin.
Moi ça me tire dehors. Pourtant je n'aime
pas le mouvement, je préfère rester
assis sous un arbre avec un bon livre et ne rien
faire. Le problème, c'est que je n'y arrive
pas.
Renata Libal : ALORS DONC, TOTALEMENT
DE VOTRE GRE, N'EST-CE PAS, VOUS VOUS RETROUVEZ
DANS UN TAXI, SUR UNE AUTOROUTE...
Stephan Eicher : C'est de l'ironie!
Je déteste la voiture! Quel truc moyenâgeux!
Il n'y a plus que les pauvres et les paumés
à se briser les reins en bagnole. Les autres
restent à la maison ou se déplacent
en avion. Alors j'ai voulu souligner ce mythe
dépassé. Je me moque de moi-même
et de ce romantisme, de son image de gitan moderne.
Renata Libal : VOUS AVEZ BEAU
VOUS MOQUEZ, MAIS VOUS N'ARRÊTEZ PAS DE
BOUGER, PARIS, BRUXELLES... C'EST OU, CHEZ VOUS?
Stephan Eicher : J'ai mon appartement
à Zürich. Toujours le même,
dans le Kreis 5. Mais l'endroit ou je me sens
le mieux est Lugano, ou j'ai loué une maison.
Ce paysage de montagnes me tient particulièrement
à cœur, avec ces palmiers pour suggérer
l'ailleurs. Et le café y est excellent...
Je rêve bien sûr d'une maison sur
le lac, avec un grand piano à queue au
centre d'une pièce presque vide, des baies
vitrées... Mais je ne suis pas assez riche,
je me dis: "je suis compositeur et dans le
temps. les compositeurs créaient dans des
maisons comme cela." Or, en Suisse, il n'y
a guère que les managers virés de
Swissair à pouvoir se payer des maisons
pareilles. Mais je ne crois pas qu'ils composent
de la musique...
Renata Libal : APRES LA PERIODE
DE GLOIRE AU DEBUT DES ANNEES 90, LA PERIODE DE
"DEJEUNER EN PAIX" OU "CARCASSONE",
OU VOUS ETIEZ LA ROCK STAR JAMAIS TRANQUILLE SUR
UNE TERRASSE, VOUS VIVEZ AUJOURD'HUI PLUS DISCRETEMENT.
Stephan Eicher : C'est clair
(il rit). On peut faire un test et sortir dans
la rue. Si les gens me reconnaissent, ils se disent:
"Tiens, ce me ressemble à Eicher...
en plus fatigué."
Renata Libal : LA NOTORIETE VOUS
MANQUE?
Stephan Eicher : Ah, si vous
avez besoin d'une table dans un bon restaurant,
la notoriété, c'est très
agréable.
Si vous voulez faire une promenade tranquille,
beaucoup moins. Je peux vous dire: "J'ai
eu des phases avec beaucoup de succès,
d'autres avec moins. Et c'est toujours plus amusant
d'avoir du succès. Le musicien qui vous
dit qu'il n'aime pas sa gloire, c'est un menteur.
Faire un disque et que les gens l'aiment, c'est
tout de même un sentiment unique.
Renata Libal : VOUS TRAVAILLEZ
DEPUIS TRES LONGTEMPS AVEC PHILIPPE DJIAN, QUI
ECRIT VOS PAROLES. MAIS AUSSI AVEC ANTOINE DE
CAUNES ET TOUTE UNE FAMILLE ARTISTIQUE, LA MEME
DEPUIS DES ANNEES. VOUS ETES UN FIDELE!
Stephan Eicher : Oui. C'est ce
que l'on appelle l'amitié. Ou l'amour,
je ne sais pas. En tout cas, c'est très
fort. Pour moi, c'est là le vrai travail
dans une vie: bâtir des histoires humines.
Un jour, quand on est vraiment vieux, c'est à
ces relations que l'on mesure sa richesse. Que
valent les belles maisons, les bijoux, à
côté des gens que l'on porte avec
soi, dans le coeur et dans la tête?
Renata Libal : EN AMOUR, VOUS
ETES UN FIDELE AUSSI?
Stephan Eicher : Je ne sépare
pas la vie en tranches, je vis le tout en une
seule histoire, la mienne, que j'essaie de rendre
la plus satisfaisante possible. J'ai envie de
pouvoir me regarder en face en disant: "Ca
c'est moi.". Je vis avec la même femme
depuis des années et je commence doucement
à éprouver de la fierté à
avoir finalement vécu avec très
peu de femmes. Je suis fier aussi que ces femmes
que j'ai aimées soient des amies très
intimes. On ne le dit pas assez, mais c'est important
la tendresse.
Renata Libal : VOUS TRAVAILLEZ
NON SEULEMENT AVEC PHILIPPE DJIAN, MAIS LE FILM
DE "TAXI EUROPA" A ETE TOURNE PAR LOÏC,
SON FILS ET L'EPOUSE DE CELUI-CE, DELPHINE. C'EST
LA FIDELITE DE DEUXIEME GENERATION?
Stephan Eicher : Pour moi, le
fait que Loïc soit le fils de Philippe n'a
aucune importance. Je voulais faire ce film ,
j'ai lu le travail de plusieurs scénaristes
et, en dehors de toute autre considération,
c'est celui de Loïc que j'ai préféré.
Loïc et Delphine ont fait une école
d'art à Lausanne et j'ai toujours rêvé,
à leur âge d'être cinéaste.
Je les ai souvent nargués: "vos parents
vous paient des écoles, moi je n'ai pas
eu cette chance, allez-y, soyez bons maintenant."
Et puis j'ai vu ce qu'ils faisaient. Et j'ai aimé
leur sensibilité. J'ai vu Loïc grandir
et j'apprécie ce qu'il est devenu.
Renata Libal : VOUS AVEZ UN FILS
DE 19 ANS. IL PARTICIPE, LUI AUSSI, A VOTRE AVENTURE
ARTISTIQUE?
Stephan Eicher : Pas du tout.
J'ai essayé, notez. Il sait ce qu'est un
studio, une tournée, un père qui
essaie de créer... Mais ce n'est pas son
monde. Lui adore le sport, le snowboard. Il a
fait l'école en Engadine et il est fou
de montagne, de nature. Peut-être un peu
grâce à moi aussi, parce que nous
avons passé beaucoup de temps à
Engelberg. A l'époque, je ne me débrouillais
pas si mal à skis...Aujourd'hui, face à
lui je ne suis pas de taille.
Renata Libal : C'EST VEXANT ,
DE SE FAIRE DEPASSER PAR SON FILS?
Stephan Eicher : Pas du tout,
j'adore ça! Même mon second, le petit
de 3 ans, dans son domaine, sait m'en remontrer.
C'est un immense sentiment de satisfaction, pour
un père, quand il se fait battre... Mais
il ne faut pas le dire à mes enfants.
Renata Libal : VOUS HABITEZ AVEC
EUX?
Stephan Eicher : Oui, surtout
avec le petit, car l'ainé vit sa vie. Mes
meilleurs moments sont quand mes fils sont là,
dans l'appartement de Bruxelles. Quand ils dorment,
je vais fumer une cigarette dans la cuisine et
j'écoute le silence de leur sommeil. Ce
sont de grands instants de paix. Ce n'est pas
facile d'être un père, mais c'est
très beau.
Renata Libal : C'EST PLUS FACILE
D'ÊTRE FILS?
Stephan Eicher : Oh! non c'est
très difficile aussi. Cela n'a pas toujours
marché avec mes parents. J'ai quelque chose
en moi qui me pousse, quelque chose de violent,
malgré l'amour. La famille, les amis, doivent
subir mes pulsions. Si je fonce, je fonce et il
faut parfois se mettre un peu sur le côté
jusqu'à ce que je sois passé. Avec
mes parents, c'est ce qui est arrivé. En
y repensant, ils ne m'ont pas aidé à
devenir artiste, mais ils ne m'ont pas non plus
empêché. Ils se sont bornés
à me dire :"Casse-toi, on ne paie
plus." Le conflit était violent, j'avais
16-17 ans.
Renata Libal : VOTRE PERE EST
UN YENISH DE LA DEUXIEME GENERATION, QUI AVAIT
UN COMMERCE DE RADIO-TELEVISION...
Stephan Eicher : Et un musicien
aussi.
Renata Libal : RETROSPECTIVEMENt,
QU'EST-CE QU'ILS VOUS ONT TRANSMIS?
Stephan Eicher : Que répondre
à cela? La vie, avant tout. La musique,
évidemment. Et mon père est un vrai
voyageur. Il a été à Kaboul,
il prenait un train jusqu'en Inde, il avait toujours
de la peine à revenir... Du côté
de ma mère, ce qui m'a marqué, ce
sont les critiques envers la société.
Elle reste une vraie révoltée, très
féministe. J'ai grandi avec sa vision combative
des femmes.
Renata Libal : VOUS VOYEZ VOS
PARENTS AUJOURD'HUI?
Stephan Eicher : J'ai été
séparé d'eux pendant douze ans et
je n'ai renoué qu'à travers mes
enfants. Beaucoup plus tard, j'ai compris une
ou deux choses de ce qui s'était passé
entre nous. Ce n'est qu'alors que j'ai pu commencer
à les remercier. Ce n'était pas
marrant d'avoir un fils comme moi, aussi rebelle.
Aujourd'hui, je me suis rapproché d'eux
et quand je ne les vois pas, mes parents me manquent.
Renata Libal : CELA A ETE DIFFICILE
DE DIRE "MERCI"?
Stephan Eicher : Non! S'excuser
et remercier c'est facile. Ce sont des mots d'amour.
"Pardon" et "merci" devraient
être les premiers mots de la langue humaine.
Renata Libal : VOS FRERES SONT
TOUS DEUX MUSICIENS, AUSSI...
Stephan Eicher : Surtout le petit,
Martin. C'est le plus grand musicien de la famille.
Les premiers succès que j'ai eu, c'était
avec Grauzone, son groupe. J'avais 19 ans, lui
17. Lui, c'est un vrai artiste, un perfectionniste.
Moi pas: J'ai des disques qui sortent, je fais
des tournées, je parle aux journalistes...
Un vrai artiste n'a rien à cirer de tout
cela, il travaille son art. Lainé, lui,
est un excellent pianiste, un excellent joueur
d'accordéon. Il est le seul de la famille
à avoir fait des études, il a fait
tout juste... C'est un peu grâce à
lui que j'ai pu me révolter, car le fils
idéal, mes parents l'avaient déjà.
Renata Libal : VOUS AVEZ 43 ANS:
UNE CERTAINE FORME DE SERENITE?
Stephan Eicher : Pas du tout.
Je suis encore plus con qu'avant. Simplement,
le kilométrage s'équilibre entre
le chemin parcouru et celui qui reste. La vie
devient plus précieuse. Mon voyage de Hambourg
à Palerme - on en revient toujours là-
illustre cela parfaitement. A travers le café:
en Allemagne, vous buvez beaucoup de café
un peu faible, à l'image de la jeunesse
qui essaie tout sans grande conviction. Plus on
va vers le sud, vers la vieilesse, plus le café
se concentre. On le boit dans de toutes petites
tasses et le goût est fort. Moi, dans la
vie, j'arrive à la période des expressos.
A mon âge chaque gorgée doit être
bonne. Hé, c'est drôlement bien trouvé,
ce que je viens de dire là!
Propos
recueillis par Renata Libal pour Edelweiss - juin
2003
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