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  Edelweiss - juin 2003 :
 
STEPHAN EICHER


Renata Libal
: "TAXI EUROPA", C'EST UN CD, UN FILM EN DVD, MAIS AUSSI UNE AVENTURE PERSONNELLE?
Stephan Eicher : Les gens s'intéressent de moins en moins à la musique pure. J'ai voulu faire un projet qui lie la musique avec l'image, l'ambiance. Un road-movie européen. Cinq jours de taxi entre Hambourg et Palerme, 700 kilomètres, avec beaucoup de rencontres artistiques, le comique allemand Tom Grehardt, l'artiste suisse Sylvie Fleury, les chanteurs alémaniques Tinu Heiniger et Büne Huber, ou encore Antoine de Caunes.

Renata Libal : QU'EST-CE QUI VOUS PREND DE BOURLINGUER EN EUROPE, ALORS QUE VOUS AVEZ HABITUE VOTRE PUBLIC A DES RENCONTRES LOINTAINES?
Stephan Eicher : Les voyages sont devenus ma marque de fabrique. Mais à force d'aller en Afrique, en Amérique du Sud, on finit toujours par se sentir touriste. Le riche qui vient voir comment c'est ailleurs... On reste extérieur. Or, je voulais faire un voyage intérieur. IL y a quelques années, j'ai suivi le Rhône, de son glacier jusqu'en Camargue, où il se jette dans la Méditerranée. J'adore l'idée de cette eau valaisanne qui alimente la mer. J'avais envie de dire à tous les Marseillais que quand ils boivent leur pastis sur le port, ils boivent un peu de Suisse, avec le glaçon qu'ils jettent au fond du verre. A l'époque, j'ai tourné ce petit film en super-8. Cela m'a tellement plu de le faire, que j'ai eu envie de suivre tous les fleuves européens, le Rhin, le Danube... Et puis j'ai réalisé que les fleuves modernes, ce sont les autoroutes. C'est là que les marchandises, les langues, les gens se croisent. Mon fleuve a été l'autoroute de Hambourg à Palerme.

 


Photo : Mikhail Pasquier
Propos recueillis par Renata LIBAL pour Edelweiss - juin 2003

Renata Libal : VOILA QUI RESSEMBLE A UN HOMMAGE A L'EUROPE. VOUS DONNEZ DANS LE MESSAGE POLITIQUE MAINTENANT?
Stephan Eicher : Dans le message culturel. Je suis très Européen, parce que je suis très Suisse: je parle français, allemand et italien, des langues parlées ailleurs aussi. La Suisse, c'est le cœur de l'Europe et peut-être son âme. Dans tous les cas, c'est le modèle que l'Europe devrait suivre.

Renata Libal : VOUS CHANTEZ EN PLUSIEURS LANGUES. Y A-T-IL UNE VOLONTE DEMONSTRATIVE? UN DESIR DE RASSEMBLEMENT?
Stephan Eicher : Bien sûr...Mais ce n'est pas un plan de bataille, une tactique délibérée. C'est toujours après coup que l'on voit le sens de ce que l'on fait.

Renata Libal : VOUS ÊTES TRES ATTENTIF AUX SONORITES DES LANGUES.
Stephan Eicher : Avec la langue, on ne peut pas tricher. Ecoutez comme je roule les "r"... Pour moi, la langue est aujourd'hui l'expression de l'identité. Chacun peut se déguiser en Gucci ou en Armani et passer inaperçu dans un bar, dans une capitale. Mais quand la personne se met à parler, on entend les racines. Ce qui nous distingue, ce n'est plus la religion, pas la politique, c'est la langue. J'aime jouer avec cela...

Renata Libal : VOTRE LANGUE DE COEUR?
Stephan Eicher : Quand je ma parle à moi-même -ce qui arrive rarement - je crois que je me parle en bernois. C'est ma vraie langue maternelle, mais je ne l'ai apprise qu'à 6 ans, quand on m'a tapé dessus à l'école, sous prétexte qu'avec mes parents, je parlais un drôle de dialecte de l'Est.

Renata Libal : OU AVEZ VOUS RENCONTRE LE FRANCAIS?
Stephan Eicher : A l'école. Et j'ai raté ma matu parce que mon français était trop mauvais. Ensuite, je suis tombé très amoureux d'une fille qui est partie à Paris faire des études. Je l'ai suivie, mais elle était déjà absorbée par la ville et sortait avec un mec français, en plus. Alors j'ai commencé à écrire des chansons dans cette langue - je voulais me venger. Mes chansons se sont répandues à Paris, de petits tubes underground qui passaient sur les radios indépendantes. Et on m'a demandé de faire des concerts: c'est là que je suis tombé amoureux de Paris et de sa langue.

Renata Libal : VOUS ETES LE VOYAGEUR EPRIS DE LIBERTE, CHEVEUX AU VENT. C'EST UNE IMAGE QUE VOUS SOIGNEZ OU UNE VRAIE QUETE?
Stephan Eicher : Vous savez, je déteste voyager.

Renata Libal : OH?
Stephan Eicher : Ce qu'il y a de pire, c'est de faire les valises. Quelle horreur... Mais voilà: l'air est doux, on ouvre la fenêtre, on entend le bruit de la rue et on finit par sortir pour aller voir plus loin. Moi ça me tire dehors. Pourtant je n'aime pas le mouvement, je préfère rester assis sous un arbre avec un bon livre et ne rien faire. Le problème, c'est que je n'y arrive pas.

Renata Libal : ALORS DONC, TOTALEMENT DE VOTRE GRE, N'EST-CE PAS, VOUS VOUS RETROUVEZ DANS UN TAXI, SUR UNE AUTOROUTE...
Stephan Eicher : C'est de l'ironie! Je déteste la voiture! Quel truc moyenâgeux! Il n'y a plus que les pauvres et les paumés à se briser les reins en bagnole. Les autres restent à la maison ou se déplacent en avion. Alors j'ai voulu souligner ce mythe dépassé. Je me moque de moi-même et de ce romantisme, de son image de gitan moderne.

Renata Libal : VOUS AVEZ BEAU VOUS MOQUEZ, MAIS VOUS N'ARRÊTEZ PAS DE BOUGER, PARIS, BRUXELLES... C'EST OU, CHEZ VOUS?
Stephan Eicher : J'ai mon appartement à Zürich. Toujours le même, dans le Kreis 5. Mais l'endroit ou je me sens le mieux est Lugano, ou j'ai loué une maison. Ce paysage de montagnes me tient particulièrement à cœur, avec ces palmiers pour suggérer l'ailleurs. Et le café y est excellent... Je rêve bien sûr d'une maison sur le lac, avec un grand piano à queue au centre d'une pièce presque vide, des baies vitrées... Mais je ne suis pas assez riche, je me dis: "je suis compositeur et dans le temps. les compositeurs créaient dans des maisons comme cela." Or, en Suisse, il n'y a guère que les managers virés de Swissair à pouvoir se payer des maisons pareilles. Mais je ne crois pas qu'ils composent de la musique...

Renata Libal : APRES LA PERIODE DE GLOIRE AU DEBUT DES ANNEES 90, LA PERIODE DE "DEJEUNER EN PAIX" OU "CARCASSONE", OU VOUS ETIEZ LA ROCK STAR JAMAIS TRANQUILLE SUR UNE TERRASSE, VOUS VIVEZ AUJOURD'HUI PLUS DISCRETEMENT.
Stephan Eicher : C'est clair (il rit). On peut faire un test et sortir dans la rue. Si les gens me reconnaissent, ils se disent: "Tiens, ce me ressemble à Eicher... en plus fatigué."

Renata Libal : LA NOTORIETE VOUS MANQUE?
Stephan Eicher : Ah, si vous avez besoin d'une table dans un bon restaurant, la notoriété, c'est très agréable.
Si vous voulez faire une promenade tranquille, beaucoup moins. Je peux vous dire: "J'ai eu des phases avec beaucoup de succès, d'autres avec moins. Et c'est toujours plus amusant d'avoir du succès. Le musicien qui vous dit qu'il n'aime pas sa gloire, c'est un menteur. Faire un disque et que les gens l'aiment, c'est tout de même un sentiment unique.

Renata Libal : VOUS TRAVAILLEZ DEPUIS TRES LONGTEMPS AVEC PHILIPPE DJIAN, QUI ECRIT VOS PAROLES. MAIS AUSSI AVEC ANTOINE DE CAUNES ET TOUTE UNE FAMILLE ARTISTIQUE, LA MEME DEPUIS DES ANNEES. VOUS ETES UN FIDELE!
Stephan Eicher : Oui. C'est ce que l'on appelle l'amitié. Ou l'amour, je ne sais pas. En tout cas, c'est très fort. Pour moi, c'est là le vrai travail dans une vie: bâtir des histoires humines. Un jour, quand on est vraiment vieux, c'est à ces relations que l'on mesure sa richesse. Que valent les belles maisons, les bijoux, à côté des gens que l'on porte avec soi, dans le coeur et dans la tête?

Renata Libal : EN AMOUR, VOUS ETES UN FIDELE AUSSI?
Stephan Eicher : Je ne sépare pas la vie en tranches, je vis le tout en une seule histoire, la mienne, que j'essaie de rendre la plus satisfaisante possible. J'ai envie de pouvoir me regarder en face en disant: "Ca c'est moi.". Je vis avec la même femme depuis des années et je commence doucement à éprouver de la fierté à avoir finalement vécu avec très peu de femmes. Je suis fier aussi que ces femmes que j'ai aimées soient des amies très intimes. On ne le dit pas assez, mais c'est important la tendresse.

Renata Libal : VOUS TRAVAILLEZ NON SEULEMENT AVEC PHILIPPE DJIAN, MAIS LE FILM DE "TAXI EUROPA" A ETE TOURNE PAR LOÏC, SON FILS ET L'EPOUSE DE CELUI-CE, DELPHINE. C'EST LA FIDELITE DE DEUXIEME GENERATION?
Stephan Eicher : Pour moi, le fait que Loïc soit le fils de Philippe n'a aucune importance. Je voulais faire ce film , j'ai lu le travail de plusieurs scénaristes et, en dehors de toute autre considération, c'est celui de Loïc que j'ai préféré. Loïc et Delphine ont fait une école d'art à Lausanne et j'ai toujours rêvé, à leur âge d'être cinéaste. Je les ai souvent nargués: "vos parents vous paient des écoles, moi je n'ai pas eu cette chance, allez-y, soyez bons maintenant." Et puis j'ai vu ce qu'ils faisaient. Et j'ai aimé leur sensibilité. J'ai vu Loïc grandir et j'apprécie ce qu'il est devenu.

Renata Libal : VOUS AVEZ UN FILS DE 19 ANS. IL PARTICIPE, LUI AUSSI, A VOTRE AVENTURE ARTISTIQUE?
Stephan Eicher : Pas du tout. J'ai essayé, notez. Il sait ce qu'est un studio, une tournée, un père qui essaie de créer... Mais ce n'est pas son monde. Lui adore le sport, le snowboard. Il a fait l'école en Engadine et il est fou de montagne, de nature. Peut-être un peu grâce à moi aussi, parce que nous avons passé beaucoup de temps à Engelberg. A l'époque, je ne me débrouillais pas si mal à skis...Aujourd'hui, face à lui je ne suis pas de taille.

Renata Libal : C'EST VEXANT , DE SE FAIRE DEPASSER PAR SON FILS?
Stephan Eicher : Pas du tout, j'adore ça! Même mon second, le petit de 3 ans, dans son domaine, sait m'en remontrer. C'est un immense sentiment de satisfaction, pour un père, quand il se fait battre... Mais il ne faut pas le dire à mes enfants.

Renata Libal : VOUS HABITEZ AVEC EUX?
Stephan Eicher : Oui, surtout avec le petit, car l'ainé vit sa vie. Mes meilleurs moments sont quand mes fils sont là, dans l'appartement de Bruxelles. Quand ils dorment, je vais fumer une cigarette dans la cuisine et j'écoute le silence de leur sommeil. Ce sont de grands instants de paix. Ce n'est pas facile d'être un père, mais c'est très beau.

Renata Libal : C'EST PLUS FACILE D'ÊTRE FILS?
Stephan Eicher : Oh! non c'est très difficile aussi. Cela n'a pas toujours marché avec mes parents. J'ai quelque chose en moi qui me pousse, quelque chose de violent, malgré l'amour. La famille, les amis, doivent subir mes pulsions. Si je fonce, je fonce et il faut parfois se mettre un peu sur le côté jusqu'à ce que je sois passé. Avec mes parents, c'est ce qui est arrivé. En y repensant, ils ne m'ont pas aidé à devenir artiste, mais ils ne m'ont pas non plus empêché. Ils se sont bornés à me dire :"Casse-toi, on ne paie plus." Le conflit était violent, j'avais 16-17 ans.

Renata Libal : VOTRE PERE EST UN YENISH DE LA DEUXIEME GENERATION, QUI AVAIT UN COMMERCE DE RADIO-TELEVISION...
Stephan Eicher : Et un musicien aussi.

Renata Libal : RETROSPECTIVEMENt, QU'EST-CE QU'ILS VOUS ONT TRANSMIS?
Stephan Eicher : Que répondre à cela? La vie, avant tout. La musique, évidemment. Et mon père est un vrai voyageur. Il a été à Kaboul, il prenait un train jusqu'en Inde, il avait toujours de la peine à revenir... Du côté de ma mère, ce qui m'a marqué, ce sont les critiques envers la société. Elle reste une vraie révoltée, très féministe. J'ai grandi avec sa vision combative des femmes.

Renata Libal : VOUS VOYEZ VOS PARENTS AUJOURD'HUI?
Stephan Eicher : J'ai été séparé d'eux pendant douze ans et je n'ai renoué qu'à travers mes enfants. Beaucoup plus tard, j'ai compris une ou deux choses de ce qui s'était passé entre nous. Ce n'est qu'alors que j'ai pu commencer à les remercier. Ce n'était pas marrant d'avoir un fils comme moi, aussi rebelle. Aujourd'hui, je me suis rapproché d'eux et quand je ne les vois pas, mes parents me manquent.

Renata Libal : CELA A ETE DIFFICILE DE DIRE "MERCI"?
Stephan Eicher : Non! S'excuser et remercier c'est facile. Ce sont des mots d'amour. "Pardon" et "merci" devraient être les premiers mots de la langue humaine.

Renata Libal : VOS FRERES SONT TOUS DEUX MUSICIENS, AUSSI...
Stephan Eicher : Surtout le petit, Martin. C'est le plus grand musicien de la famille. Les premiers succès que j'ai eu, c'était avec Grauzone, son groupe. J'avais 19 ans, lui 17. Lui, c'est un vrai artiste, un perfectionniste. Moi pas: J'ai des disques qui sortent, je fais des tournées, je parle aux journalistes... Un vrai artiste n'a rien à cirer de tout cela, il travaille son art. Lainé, lui, est un excellent pianiste, un excellent joueur d'accordéon. Il est le seul de la famille à avoir fait des études, il a fait tout juste... C'est un peu grâce à lui que j'ai pu me révolter, car le fils idéal, mes parents l'avaient déjà.

Renata Libal : VOUS AVEZ 43 ANS: UNE CERTAINE FORME DE SERENITE?
Stephan Eicher : Pas du tout. Je suis encore plus con qu'avant. Simplement, le kilométrage s'équilibre entre le chemin parcouru et celui qui reste. La vie devient plus précieuse. Mon voyage de Hambourg à Palerme - on en revient toujours là- illustre cela parfaitement. A travers le café: en Allemagne, vous buvez beaucoup de café un peu faible, à l'image de la jeunesse qui essaie tout sans grande conviction. Plus on va vers le sud, vers la vieilesse, plus le café se concentre. On le boit dans de toutes petites tasses et le goût est fort. Moi, dans la vie, j'arrive à la période des expressos. A mon âge chaque gorgée doit être bonne. Hé, c'est drôlement bien trouvé, ce que je viens de dire là!

Propos recueillis par Renata Libal pour Edelweiss - juin 2003