L'entracte
me laisse le temps de m'installer. Bonne vue sur
la scène, décorée de façon
minimaliste, à l'image d'un studio photo
: parapluies (noirs ou dorés) et globes
(qui seront lune ou soleil au fil des chansons
et des éclairages magnifiques). Les instruments
de musique l'occupent déjà pendant
qu'on s'affaire à droite, à gauche.
20 mn au cours duquel un ballon de baudruche
flotte en zigzag au dessus des premiers rangs
sur une petite musique de fond, se termine. avant
le retour de l'obscurité, trouée
d'un disque de lumière lunaire qui, sous
une pluie d'applaudissements, vient chercher notre
hôte de ce soir, seul et tout de noir et
blanc vêtu, comme sa guitare, fraîchement
débarqué à l'Olympia, la
veille.
Pour
se débarrasser de sa nervosité,
expliquera-t-il plus tard, il chante deux anciennes
chansons : "Two people in a room" (de
plus en plus belle au fur et à mesure qu'il
la dépouille de ses artifices) et "Pas
d'ami comme toi", histoire que le public
et lui refassent connaissance, un peu comme ces
souvenirs qu'on échange en préambule
à toute conversation quand on ne s'est
pas vus depuis un certain temps. Reyn arrive en
catimini devant ses claviers (sa basse, sa batterie,
etc …) sur les écumes celtiques de
"Venez danser", suivi de près
par le très dandy Toby Dammit (batteur,
percussions, instruments bizarres et variés…)
et le beau gosse du groupe Calexico, Martin Wenk
(trompette, guitare, percussions, yukulele…)
pour un profond et puissant "Eldorado"
(very extended version, avec chœurs somptueux!!)
Le train est lancé, le ton est donné.
Le concert va respirer ample et large, comme dans
les plaines du Far West, entre ambiance veillée
feu de camp, pensées secrètes du
"poor lonesome cowboy" et décharges
d'adrénaline lors d'affrontements invisibles,
en ombres chinoises sur écran de fond de
scène
Ces
quatre-là se comprennent d'un regard, d'une
mimique, c'est évident. On les verra, durant
le reste du concert, passer d'un instrument à
l'autre en traversant la scène en courant,
sautant par-dessus des câbles, comme un
jeu. Stephan a enlevé sa veste mais enfile
son "Manteau de Gloire" aux arrangements
cuivrés et chatoyants. "Hemmige"
est précédé d'un échange
énigmatique avec la salle :
"chacun choisit une note au hasard et la
chante quand je fais signe" ; s'ensuit une
joyeuse cacophonie, puis quelque chose de plus
harmonieux. Ca démarre sur une atmosphère
de corrida/feria (le public ne bronche pas, dans
les premiers rangs du moins) qui serait rythmée
par le bruit d'un coucou suisse et celui de la
foule que Stephan a enregistré quelques
minutes auparavant. Mr Dammit laisse négligemment
et ostensiblement tomber le traditionnel sac en
plastique qui battait depuis des années
la mesure de cette chanson : ça marque
la fin d'une époque, ça! Intro un
peu déviée mais vite reprise de
"In Wolken", si rare en live, suivie
d'une autre qui évoque "Tu ne me dois
rien". Loupé, ce n'est pas ça!
C'est "I tell this night", accompagnée
tout en douceur au piano par Reyn, et des chœurs
soyeux à souhait .
Des
palas de Flamenco annoncent "Tu ne me dois
rien" de façon tout à fait
déconcertante, mais très bienvenue.
Eldorado est bien du Sud!! Le show va à
une allure soutenue, un peu à l'américaine.
Les chansons s'enchaînent les unes après
les autres et le son commence à devenir
très fort.
Stephan
demande que les enfants se bouchent les oreilles
pour le 2ème couplet de la prochaine chanson
(où son auteur fétiche, Ph. Djian,
le fait aller "pisser dans le noir").
C'est une chanson de haine (sic), c'est "Confettis"
: Stephan a la haine entraînante et rythmée!.
3 frappes de sticks de Toby Dammit et hop, "Combien
de temps", style TGV lancé à
fond dans la pampa avec éclairages violemment
stroboscopiques et le son monte encore d'un cran!
La salle sous pression libère des flots
d'applaudissements et de cris à la fin.
"I
cry at commercials " ramène un peu
de calme, la voix est feutrée, la musique
douce, genre piano/trompette bar, l'ambiance cosy,
avec une petite place pour un jazz plus tonique,
et une mention particulière à Martin
Wenk, trompettiste hors pair.
"On
nous a donné", toujours déclencheur
de claquements de mains ou de doigts, a des couleurs
tournoyantes, dans lesquelles "ce peu d'amour"
se glisse à l'aise, lové dans le
loop de Ronan le Bars et toujours accompagné
de claquements de mains quand Stephan suspend
son chant le temps d'une respiration.
Un
petit problème avec un truc qui tombe me
rappelle l'anecdote selon laquelle Stephan aurait,
lors d'un concert voulu tout offrir au public,
guitares, matériel etc…avant que
son manager d'alors, Martin Hess, n'intervienne
juste à temps pour lui préciser
que tout ce matériel n'était pas
encore payé et qu'il fallait le garder
jusqu'à la fin de la tournée! "Rivière"
trouve un accueil quasi religieux dans un silence
qui a quelque chose de recueilli et voilà
"Weiss Nid Was Es Isch", l'une de mes
préférées sur "Eldorado",
enlacée à la dentelle de piano de
Reyn et à un harmonica si pudique qu'il
en est presque déchirant.
Mi-sérieux,
mi-rieur, Stephan demande ensuite qu'on attache
les ceintures qu'on va trouver sous les sièges
entre les chewing gum collés ; tout le
monde attend "Campari Soda", mais c'est
"Déjeuner en paix" qui déboule,
méconnaissable, déconstruit, secoué
au shaker, passé aux guitares saturées,
à une batterie d'enfer, et aux stroboscopes.
Fin tout à fait provisoire du concert puisque
les applaudissements crépitent comme des
salves de fusil aux fêtes nationales du
côté de Santa Fe. Le plancher tremble.
Premier
rappel avec les trois compères pour un
très beau "Voyage", une chanson
qui ne m'a réellement touchée que
lorsque je l'ai entendue sur scène ; c'est
là qu'elle s'est mise à vivre au
souffle de la voix de Stephan, en s'ébrouant
silencieusement comme les sapins sous la neige.
Il y a du PygmaLion dans cet homme-là!
Un joli loop sur "je suis une poussière"
la nimbe d'une curieuse brume flottante, légèrement
hypnotique. Ce voyage fait halte dans un bar où
on prend un "Campari Soda" (malicieusement
incrusté de quelques mesures de "Weiss
Nid Was Es Isch"!!!) et son "Creap"
(Radiohead) dedans, façon cocktail, qui
se termine comme dans une arène, avec force
"Olé" de la part du public qui
soutient de son mieux la trompette de Martin Wenk.
Elle annonce qu'il faut filer au "Rendez-Vous",
très enlevé, plus mariachi que jamais,
flamboyant sous le soleil brûlant des projecteurs
qui éclairent la salle, debout, en standing
ovation. Elle fait un triomphe à un musicien
suisse, un certain Stephan Eicher qui présente
à nouveau ses musiciens multiinstrumentalistes
virtuoses (dont T. Dammit, coiffé d'un
immense et scintillant sombrero!), qui saluent
ce public et en acceptent l'hommage avec humilité
et bonheur semble-t-il.
La
salle, décidément très en
forme, hurle, scande, crie, trépigne, tant
et si bien que Stephan et sa fine équipe
reviennent avec …Finn!! Ils chanteront en
duo "Moon River" avec, chacun, une impalpable
beauté de voix, très complémentaires.
Purs instants de grâce à la fin desquels
Finn saute de la scène et se faufile par
la sortie de secours
"Je
tiens à louer tous nos beaux efforts pour
durer.....chacun reprend sa couverture et son
caillou dans sa chaussure". Je sors de l'Olympia
un peu groggy, l'air n'est même pas assez
frais pour me remettre d'aplomb et la Seine est
trop loin pour jouer les "Moon River".
Alors il faut bien se rendre à l'évidence,
l'Eldorado ne se visite pas, il se devine, on
le ressent. Il peut s'illuminer en début
de nuit, comme ce soir, mais il ne faut pas chercher
à en ramener autre chose que des souvenirs
chamarrés, des émotions à
fleur de peau, une âme un peu ivre. Et ce
soir, Stephan Eicher nous en a fait passer les
frontières par ses chemins secrets de contrebande,
dans le souffle chaud des chansons de là-bas,
à la lueur mouvante et dorée d'une
flamme invisible.
Marie-Hélène BEAUFILS-
Novembre 2007
© Whatever
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