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  Rolling Stone - juin 2003 : ( www.rollingstone.com )
 
Stephan Eicher, coupes d'Europe

La destruction de l'hôtel Hess à Engelberg, qui avait inspiré certains de ses plus grands succès, a sonné pour l'Helvète la fin d'une époque. Attaché à un lieu défunt, il se fera désormais nomade, parti explorer le Vieux Continent sous toutes ses coutures.
En taxi ou dans sa tête...


Pas toujours facile à suivre, le garçon. Rien que cette année 2003, ce sera à un véritable jeu de piste discographique qu'il nous conviera. Un bombardement en règle entamé l'an dernier avec "Hôtels*S", compilation fermant de son propre aveu un chapitre et suivie de près, au début de ce printemps, par la bande originale un peu passée inaperçue de "Monsieur N", seconde réalisation de l'ami de longue date Antoine de Caunes.

Et dans le cocon sécurisant des studios Guillaume Tell, en banlieue parisienne, où il parachève encore le mixage malgré une sortie prévue deux mois plus tard, c'est de sa bouche même que l'on apprend la ressortie, pour la fin de l'année, de son tout premier album solo initialement sorti en 1983, Les Chansons bleues dont les bandes d'origine ont été nettoyées.

Autant de routes empruntées qui risquent en tout cas de déconcerter un public pour qui Stephan est avant tout (seulement?) un "chanteur de variété": «Cela fait des années que je fonctionne ainsi sur de multiples projets. Mais ils ne sont volontairement pas médiatisés comme peut l'être ma carrière solo principale. Pourtant, au final, cela représente quand même environ 80 % de ce que je produis. ».

 


LA GRANDE EUROPE?

Derrière ce titre simple, Taxi Europa, et le concept qui l'accompagne, Eicher veut voir une continuité avec sa muse précédente, ce fameux hôtel Hess à Engelberg, détruit au printemps200l. De notre côté, on pencherait plutôt pour un désir à la limite de l'inconscient de mouvement perpétuel sans cesse réaffirmé. Une volonté illustrée par un entourage complètement renouvelé. Si son parolier (depuis 1989)et romancier Philippe Djian est toujours de la partie, on retrouve sur Taxi Europa une liste d'artistes semblant indirectement illustrer ce sentiment communautaire qu'il souhaitait mettre en avant: la Belge Maurane, la sehr grosse star de la pop allemande Herbert Grönemeyer (pour une trio enregistré à Londres avec le chanteur de variété italienne Max Gazze), un DJ-programmeur hollandais (Reyn), le décidément omniprésent Benjamin Biolay -que l'on croisera d'ailleurs ce jour-là, venu fureter dans les studios -pour trois chansons. Sans oublier, pour diriger la manœuvre, Pierre Jaconelli, producteur-arrangeur de Johnny Hallyday et Zazie, rencontré quand notre Johnny national lui demanda d'écrire un titre, "Ne reviens pas", pour son dernier album, "A la vie, à la mort."

Mais, défilé de "guests" ou pas, le meilleur symbole de ce concept européen reste Stephan lui-même, véritable kaléidoscope d'origines culturelles débordant à la fois sur la diaspora tzigane, l'Allemagne, la Suisse et la France. «Et pourtant je ne crois pas réellement en l'Europe, contrecarre-t-il presque aussitôt. Rien que sur le plan musical, combien de Français savent vraiment ce qui se passe de l'autre côté du Rhin? Je ne vois vraiment qu'un seul pays pour représenter, à une échelle miniature, ce que devrait être l'Europe, avec quatre langages, un système de la démocratie directe [comprendre des référendums ponctuels, Ndlr] et son système de cantons: la Suisse! Et, savent ironiquement, elle ne fait ce qui se même pas partie de cette Europe! C'est une idée qui existe et qui me séduit.Mais rien qu'un événement comme cette étrange guerre qui vient de se terminer en Irak prouve qu'elle ne marche pas. Ou en tout cas pas encore. »

De là à assimiler Taxi Europa et sa teneur générale à un constat d'échec, il n'y a qu'un pas.
Là encore toutefois, Eicher est le premier à poser des bémols:
«Pour moi, cette Europe existe avec mes amis les musiciens, dans le fait de passer d'une langue à l'autre depuis mon tout premier
disque. C'était d'ailleurs un handicap au début...Mon groupe de scène, ce sont deux Allemands, un suisse, un italien, plus un américain! Simplement, je ne suis pas assez naïf pour croire qu'il nous suffit d'avoir tous la même monnaie pour que nous représentions une entité, un ensemble. Si tu demandes ce que représente pour moi aujourd'hui l'Europe, je te répondrais quelque chose de multiculturel comme Arte. Ou encore mieux, ce train qui t'emmène partout en Europe en une poignée d'heures et qui nous rassemble plus que Schröder et Chirac réunis, le Thalys (rires)!»

ROAD MOVIE

Des idées, des envies, Stephan en a. En permanence. Un goût des expérimentations hérité de ses études à l'école des Beaux-Arts de Zurich. Sa dernière folie en date est d'ailleurs directement liée à cet album: une sorte de road-movie de bric et de broc tourné entre la fin de l'enregistrement et le mixage de cet album où Stephan joue le (faux) naïf (re)découvrant le continent européen à bord d'un (vrai) taxi:
«J'ai décidé de partir sur un coup de tête. Et de toute façon, je m'en fous vu que c'est mon propre argent que je balance ainsi par les fenêtres (sourire)! Avec Loïc Djian, le fils de Philippe, nous voulions partir en quête de cette fameuse passe de Europe dont les principales du Rhin?» artères. naturelles étaient autrefois les voies fluviales utilisées à des fins commerciales. Sauf qu'aujourd'hui les fleuves ont été supplantés par les autoroutes. Nous avons donc pris un taxi à Hambourg et nous sommes descendus jusqu'à Palerme, 2600 kilomètres plus loin, le tout en une semaine, avec juste deux petites DV et une technique réduite au minimum. »

Que compte-t-il faire du résultat? Un grand éclat de rire, un petit sourire penaud seront ses seules réponses. C'est aussi ça, l'Europe: beaucoup de projets, qui n'aboutissent pas forcément...
L'essentiel est de toujours aller de l'avant.

Virgin

Texte : Olivier BADIN
Photo : Marco Dos Santos/Ixo Images